L'économie communautaire de marché
Si à Songhaï on cherche à promouvoir des leaders, à développer l'initiative individuelle, Songhaï ne s'inscrit pas dans la logique libérale.
On constate aujourd'hui que les paysans sont les piliers du développement, car ils sont responsables de nourrir la nation et de fournir les matières premières pour l'agro-industrie. Mais c'est l'Etat qui décide et organise tout. Il fixe les prix et oriente les paysans vers des filières qui lui sont profitables - le cas du coton -. Les paysans vendent parfois leur production à des prix qui ne récompensent pas les efforts investis. Pire encore, les moyens et méthodes de production restent à un niveau rudimentaire, d'où une faible productivité qui maintient la plupart des paysans dans une position de subsistance. Il est donc nécessaire de renverser la situation et de redonner plus de place à l'initiative paysanne et à l'émulation entre entrepreneurs agricoles. Mais l'Etat n'a pas à se désengager totalement. L'Etat doit trouver un rôle de levier et de contrôle et être le garant de l'équité.
Le rôle de l'Etat consiste à définir la politique et le cadre du développement économique. C'est un rôle d'orientation des énergies qui lui convient. Il est indispensable que l'Etat assure les infrastructures et stimule les initiatives les plus nouvelles, susceptibles d'avoir des effets d'entraînement globaux.
L'Etat a la charge de la gestion de la violence. Il a le devoir d'orienter l'énergie des citoyens, des générations nouvelles en particulier, vers des choix positifs, vers la créativité. Le développement, tant comme système de représentations (un futur meilleur et une hiérarchie des valeurs) que comme pratiques, est une manière de lutter contre la violence : l'Etat doit donc veiller à ce que les conditions d'un démarrage économique et social soient toujours réunies. L'Etat n'a pas à tout faire mais il n'a pas non plus à fermer les yeux sur tout et en particulier sur l'avenir des plus défavorisés et des plus jeunes. La tendance actuelle à affaiblir l'Etat en Afrique est dangereuse, la solution n'est pas dans le démantèlement de l'Etat, au cause du disfonctionnement de ses structures. Des réformes sont nécessaires, tout en assurant la responsabilité des agents de l'Etat.
Il est urgent de ré-articuler le fonctionnement de l'Etat et de la société civile (en particulier du secteur agricole) pour qu'il y ait synergie entre les deux secteurs et pas blocage. Cette ré-articulation ne sera pas facile et sa modalité reste à inventer. On peut cependant s'inspirer de la tradition communautaire, d'où ma suggestion d'une économie communautaire de marché.
Au cours du mariage traditionnel dans quelques ethnies en Afrique comme les Ibo, les Ikwerre, Ibibio, etc. ; la jeune épouse vend, de manière symbolique, à ses invités des produits comme des poules et de petites aubergines. La communauté paye ces produits, c'est à dire contribue à la création d'un fond de départ pour que l'épouse puisse se lancer dans des activités économiques. La communauté donne le capital de départ (culturel, spirituel, social mais aussi financier et économique?) mais c'est à chacun de le faire fructifier puis de le faire circuler aux générations futures.
C'est cette contribution de la communauté à l'épanouissement individuel qu'expliquait Desmond Tutu : « Dans la sagesse africaine, on dit qu'on est une personne à travers ou grâce à d'autres personnes. Personne n'est venu dans ce monde complètement formé ou ne saurait comment penser, marcher ou parler, se comporter sans un être humain, s'il ne l'a appris des autres êtres environnants. On a besoin d'autres être humains pour devenir un être humain. Un être humain solitaire, isolé est une contradiction. »
L'expérience avec les réfugiés de Kpomassè est intéressante. Grâce à Songhaï certains ont pu redevenir acteurs et non pas des assistés, ce que trop d'états auraient produit. La communauté (dans le cas Songhaï) a développé en collaboration avec le Haut Commissariat des Nations Unis pour les Réfugiés les infrastructures de base et la motivation, les valeurs et la formation pour que chacun soit stimulé à refaire sa vie. Songhaï a offert un cadre de « récupération morale et économique » à ces réfugiés mais aussi à toute la communauté villageoise qui les avait accueillis et à partir de là chacun a pu se relancer dans la vie tout en gardant le souci des autres par qui le bien était arrivé.
La dimension communautaire qui est présente dans la philosophie de Songhaï a toujours le souci des plus faibles. Ils doivent trouver leur place ; il faut les aider, dans cette perspective, à se prendre en main, à devenir des acteurs. Les plus aisés ne peuvent pas ignorer ceux qui sont marginalisés ; ils ont une responsabilité dans cette situation.
Cette approche où la communauté a un rôle majeur, où le concept de bien commun est central, s'oppose au libéralisme classique qui n'est qu'une forme d'égoïsme matérialiste. L'Afrique est rentrée de nos jours dans cette spirale matérialiste, alimentée en sourdine par les grandes nations, les grandes sociétés multinationales qui poussent à consommer et à ignorer les valeurs. Si on refuse de voir que l'Afrique en est là aujourd'hui, c'est -à -dire qu'elle est une Afrique greffée sur une économie et un système de valeurs qui ne lui conviennent pas, et qui la rendent servile au lieu d'être actrice, consciente de sa propre destinée, alors on a pris un faux départ. Il faut donc là encore repartir dans un autre sens en s'appuyant sur les valeurs propres à l'Afrique, et en s'ouvrant à l'universel.
Songhaï ne se fait pas explicitement le défenseur de telle ou telle option politique, mais propose, au débat sur l'avenir de l'Afrique, son expérience et ses acquis concrets. Il faut confronter les bonnes pratiques, les idées qui ont été productives mais aussi les échecs car ils sont riches en enseignements. L'Afrique a suffisamment d'hommes et de femmes qui ont fait quelque chose avec leurs frères et s?urs pour qu'un débat